Marie Ochka, artiste, feutrière. Tous droits réservés http://marieochka.fr/ "Quitte, en prenant la fuite, les injustices du sort si tu ne peux les supporter" Cicéron

vendredi 3 avril 2015

Comme une verrue sur le paysage

J'ai passé en mars quelques jours en tout-à-fait solitaire, j'étais seule avec mon petit bout d'univers et quelques-uns de mes cauchemars aussi.
J'ai retrouvé ce silence qui m'est si cher.
Je suis allée là-bas, j'ai fait ce voyage immobile pour ce pays invisible où je suis allée déjà tant de fois déjà, mais ça n'avait jamais été comme ça. Je suis allée là-bas flâner à tâtons et à l'aveugle, là-bas, dans cette part de mystère qui m'habite et que jamais je ne décrypte, laissant mes mains aller, les laissant me guider et exorciser ce qui me peine et me pèse et que je ne sais pas toujours... oui, même lorsque la douleur est apaisée, voire, oui parfois ça arrive, exorcisée.


Depuis des semaines maintenant, je laisse ce fond de douceur et de gaieté, cet enthousiasme et cette tendresse couler entre mes doigts doucement dans un filet aux couleurs ardentes ou aux teintes pastelles, fleuries mais un peu fanées. Je me ressource à ce flot imaginaire d'avant ou d'après mémoire, au fond, je ne sais à quel puits je m'abreuve... Il fut un temps où ça m'effrayait, mais j'étais comme obligée d'y boire malgré moi, comme il est étrange de ne pas se sentir maîtresse de soi, pauvre mule obligée pourtant d'aller remplir ses cruches à l'abreuvoir.
Je chante lorsque je suis triste et je pleure lorsqu’un souffle de bien être m'envahit, tout est sincère, si sincère pourtant, mais je n'ouvrage pas pour les mots, dans ce sens que je sens bien que je n'ouvrage pas pour être comprise et décryptée. Longtemps, j'ai tissé avec d'autres œuvres d'autres artistes des liens secrets et mystérieux, et puis un jour, un de ces artistes dont le travail m'était si cher, a livré quelques clefs d'interprétation, j'ai vu mes constructions s'effondrer une à une et je me suis promenée au milieu de ses mots et de ses images comme on se promène dans un champ de ruines, un très vaste champ de ruines...
J'ai pleuré beaucoup, mais je ne voulais pas faire mon deuil de son œuvre, alors je me suis remise en cause, j'ai changé de point de vue maintes et maintes fois (toutes les hauteurs de talons de mes chaussures y sont passées), je me suis repromenée encore, et encore, jusqu'à ce qu'enfin j'apprécie à nouveau ses paysages... Pour ce faire, j'ai débarrassé son travail des constructions que j'y avais adjointes, en me demandant cependant : "Avais-je le droit de cultiver ces choses sur ses paysages ?", Là, enfin, je fus à nouveau heureuse de fréquenter son verbe soigné des verrues que j'y avais incrustées...
Les gens, souvent, et je ne déroge pas à la règle, projettent sur les œuvres ce qu'ils veulent ou ce qu'ils peuvent, j'ai passé énormément de temps par le passé à essayer de comprendre pourquoi je créais telle ou telle chose pour pouvoir en discuter avec le public pour qu'il sache à qui, à quoi, à qu'est-ce, il avait à faire, la vérité pourtant c'est que ce n'est pas si important, ce qui importe vraiment c'est que peut-être il y trouvera quelque chose, de façon transitoire ou durable... Pour ma part, je n'ai pas envie de livrer les clefs d'interprétations à qui que ce soit, non pour faire de la rétention, mais pour laisser fleurir moult et moult possibles le cas échéant... De toute façon, la vérité, c'est que même si je le voulais, je ne pourrais pas vraiment : je porte une part de mystère en moi, longtemps ça m'a pesé, aujourd'hui, c'en est fini, ce mystère-là m'aide et me pousse à créer et le monde imaginaire qui m'habite est ma raison d'être et de faire, que je le veuille ou non. Et durant bien longtemps, je ne l'ai pas voulu, je ne m'en sentais pas capable et j'étais comme ces ânes qu'on peut bien rouer de coups en vain, car s'ils estiment qu'ils ne franchiront pas le cap ou qu'ils ne supporteront pas la charge, ils s'abstiendront de faire le moindre pas, les ânes sont ainsi, ils font selon leurs capacités, ils ne sont pas bêtes, ils sont réfléchis, eh oui !

27 mois de petites laines, cette évidence dont je suis profondément tombée amoureuse, cette matière qui me remplit et qui m'éclaire bien qu'elle ne me donne pas accès à la compréhension... Mon doux, mon si doux paradoxe, auquel je laisse tout le temps qui lui sera nécessaire... Saviez-vous que les ânes sont patients ? D'une patience d'ange ?

8 commentaires:

  1. Tu as parfaitement raison : devant une œuvre, je ne m'intéresse qu'à l'émotion qu'elle suscite (ou pas) en moi.
    Je pense que l'artiste qui croit devoir donner des clés de lecture ou d'interprétation de sa production avoue inconsciemment un manque de réussite dans son travail.
    Pour moi, une œuvre réussie est une évidence, elle n'a pas besoin d'explications.

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    1. Il me semble toutefois que l''artiste ne vise pas toujours la réussite, l'objet de sa quête est parfois un mystère pour lui, je pense que dans ce cas, s'il ressent le besoin de livrer des clefs c'est peut-être dans l'espoir de se voir ouvrir des portes, non pour faire un aveu plus ou moins conscient d'échec... De toute façon lorsque la création est chevillée à l'âme et au corps, ce n'est pas une question de réussite ou d'échec, mais d'acceptation. Donner des clefs pour espérer voir s'éclaircir ce mystère me parait légitime, même si toutefois, il me semble que l'idéal est encore de lâcher prise et d'accepter de se plier à ce besoin viscéral et naturel, sans chercher à éclaircir le mystère...
      Il y a longtems que je sais que lorsque l'on a compris une chose on se retrouve comme ces enfants qui voulant comprendre où était le plaisir du jouet, le démonte et comprenne, laisse la chose démontée pour aller trouver du plaisir à démonter un autre jouet. J'aime construire pas démonter, mais il faut accepter que certains aiment à démonter par l'esprit ce qu'il n'appréhendent peut-être pas par les tripes ou la sensibilité, va savoir ? Moi je sais de moins et moins de choses, je doute, je nuance, tant et tant que je laisse mon monde d'idées s'envahir d'un délicieux brouillard, mais non pas cotonneux, laineux ;) Moins de pensées pour d'avantage de ressentis... à appréhender du bout des doigts, du bout des laines...(même si, ce faisant ça me livre des clefs interprétatives que je confie au gardien (un homme poisson qui coule si on le mouille) qui peut s'il veut, ouvrir la porte des oubliettes, mais il préfère la laisser close. Chuuuut ;) )

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  2. J'aime le fait de "laisser fleurir moult et moult possibles" dans l'interprétation des œuvres que l'on crée !
    Un mystère qui pousse à créer ... quelle belle chose !!!
    Belle continuation à toi bien chère Marie Ochka ! ♥

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    1. Je me doute que tu aimes ;)
      Oui, je commence à l'appréhender comme une belle chose, j'ai lâché prise ;)
      Un doux merci ma toute chère MAP et des bises feutrées.

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  3. Quelle riche palette !
    Bises en couleur ;)

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    1. Oui, et dans le panier photographié, il n'y a pas mes nouvelles petites laines, du vert asperge, du lilas et du chardon ! L'âne que je suis fut aussitôt attirée, penses-tu ;)
      Bises coloriées

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  4. Quelle riche palette !
    Bises en couleur ;)

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