"Dans la vie, il faut, je crois, observer la loi qui est gardée dans les festins des Grecs : "Qu'il boive ou qu'il s'en aille!" C'est raisonnable : que l'on jouisse comme les autres et avec eux du plaisir de boire ; ou bien que l'homme sobre ne se heurte pas à la violence des ivrognes et qu'il s'en aille d'abord ; de même quitte, en prenant la fuite, les injustices du sort si tu ne peux les supporter." Cicéron
Presque dix ans ou onze, déjà, je commence à arrêter de compter, c'est suffisant comme recul pour faire le point sur mon "travail", je concède les guillemets pour ceux pour qui avoir un métier, c'est gagner sa vie en espèces sonnantes et trébuchantes (casse-gueule, non ?), pour ceux pour qui un métier se mesure à sa pénibilité (il ne faut pas aimer un tant soit peu son travail donc, sinon c'est suspect...) et j'en passe.
Ce n'est pas que j'ai aimé de prime abord mon travail d'ailleurs, j'ai appris à l'aimer, il m'est tombé dessus sans prévenir mais il prenait racine dans mon enfance même, j'ai apprivoisé la chose, je préférerai dire l'être, car il est clair que l'inspiration est quelque chose de vivant qui est là en moi et se manifeste, non pour me gouverner, mais pour jouer les gouvernails... L'inspiration m'aiguille (ça a de quoi plaire à une feutrière).
On m'a, au cours de ces années, et je me suis donc, posé beaucoup de questions. Beaucoup étaient illégitimes. Avec le recul, je le vois bien... Sur le coup, lorsque qu'on louche, le nez plongé de force dans une bouse (oui y'a des tas de questions qui sont des bouses), nos sens sont quelque peu dérangés... J'ai pourtant mis tout mon cœur et ma bonne foi à y répondre (mal forcément : le nez dans une bouse, on ne voit pas bien clair, forcément) et j'ai perdu à ce petit jeu-là beaucoup de choses (j'aime à me raconter qu'elles m'auraient encombrée ou que, chemin faisant, je retrouverai celles dont j'ai VRAIMENT besoin)... J'ai eu bien sûr l'impression d'être grillée vive sur le bûcher de la petite inquisition espagnole bien trop souvent (d'ailleurs, à l'approche des feux de la Saint-Jean, je suis quelque peu fébrile. Sourire). J'ai pris de la distance. BEAUCOUP de distance.
Parmi les instigations récurrentes, il y avait "Qu'est-ce que l'art, suis-je une artiste ?". On a aussi souvent usé du mot "poétique" pour qualifier mon travail. Suis-je poète et qu'est-ce donc que la poésie ? Ces questions me semblaient davantage légitimes, un peu... C'est-à dire que je ressentais un besoin lancinant de me les poser aussi.
Dans la mesure où je ne peux pas vivre sans créer sinon je souffre, voire la vie me pèse tant que je préférerai la quitter, je suis artiste. Pour moi, cette question fut assez simple à résoudre. Bon, je suis passée pour une snobinarde-élitiste plus d'une fois en tranchant de façon trop abrupte certains détails découlant (dégoulinant ? ) de cette première et apparemment primordiale question (je doute que toute personne qui s'étiquette artiste se la pose, mais passons) genre : est-ce que l'art est érotique ou non, thérapeutique, névrotique ? Pour moi, ce sont des questions qu'il est désormais inutile de se poser car, à l'heure où la mamie qui fait du macramé le dimanche en reproduisant des modèles préexistants sans rien y modifier, digérer, intégrer et faire passer par le filtre de sa propre intériorité est proclamée artiste, alors tout le monde est artiste (donc personne ne l'est si on pousse le bouchon un peu trop loin et parfois j'aime (encore un peu) ça, je l'avoue), n'en déplaise à Matisse qui pensait qu'il fallait réinventer et se réapproprier la feuille pour pouvoir dessiner l'arbre, car aujourd'hui la personne qui apprend à calligraphier l'alphabet sur son cahier à grosses lignes en grande section maternelle est un écrivain, déjà.
Malgré mon lourd passif de bonne à rien, jugée à l'emporte-pièce (ouille ça fait mal car, mal gaulée, y'avait toujours un truc qui dépassait (si j'osais, je vous confierai que j'y ai même laissé une couille un jour en subissant ce genre de jugement, mais je ne dois pas employer le mot "couille", il parait... sinon, moi grivoise et si moi grivoise, moi fille facile. Or j'ai toujours été compliquée, j'y suis habituée, tant et si bien que je ne veux définitivement pas être facile)). Malgré mon lourd passif de bonne à rien donc, on a étiqueté mon travail de poétique souvent, assez pour que ça me gratte le col et que ça me démange de fouiller la question donc...
En des temps immémoriaux où l'on naissait poète et où on ne pouvait en aucun cas le devenir, même à force de travail, ce temps où la poésie avait quelque chose de quelque peu ésotérique, si j'en crois un grimoire sur les mythes celtes dans lequel je plonge, scalpel en main, pour le disséquer, le poète n'était guère un alchimiste, puisque qu'étant né poète, son verbe même était poétique (oui, même pour dire les choses les plus triviales (enfin j'imagine, oui, j'imagine toujours beaucoup) lorsqu'il sustentait ses besoins les plus élémentaires (non y'avait pas d'exemple)). Ainsi, transformer de l'or en or n'étant pas de l'alchimie, le poète par essence ne pouvait apprendre à le devenir et n'était pas alchimiste, mes études de lettres m'avaient convaincue du contraire, il faudra donc que je rabote un pan ou deux de mes études, ou pas). Enfin bref, le point qui m'intéresse et me concerne de toute façon, c'est cette magie, cette racine que le poète doit bien avoir en commun avec le conteur... Oui, j'use de métaphores et de symboles, entre autres, il m'arrive parfois de m'adonner sans le savoir à la divination (je m'appelle madame Jourdain, entre autres qualificatif et noms d'oiselles) mais en aucun cas parce que je suis née poète, je suis plus probablement née conteuse, la filiation en moins : chez moi le conte ne transite pas de bouche à oreilles ni d'oreilles à bouche, j'y plonge pour dégoter, si j'ai de la chance, un peu de l'élixir primordial qui me permet d'entendre un chuya l'homme par la racine ; l'homme j'ai renoncé à le comprendre par la ramure, il y a longtemps déjà.
Bref, je ne suis pas plus poète qu'artiste, pas plus conteuse qu'extraterrestre, mais je m'amuse à l'idée qu'un jour un chercheur fou pourrait me traquer avec l'envie de m'empailler pour m'inclure dans son cabinet de curiosités. Je crois qu'il sera naturalisé avant moi... Si lui chat s'imagine que je suis souris, il se fourre le doigt jusqu'aux couilles oh, ben non jusqu'au coude.
Je suis un être curieux, enfin avec une antinomie toutefois, je pose très très rarement, pour ne pas dire jamais, de questions car je sais que la question, si l'autre tend à y répondre avec bonne volonté, peut être sacrément douloureuse et comme j'ignore si le baume cicatrisant fait partie de mes attributs curieux, je m'abstiens. Et j'en reviens à ma primordiale étiquette : je suis un grain de poussière paumé dans l'univers, qui se démène comme il peut pour traîner sa carcasse jusqu'à l'ultime et fatal rendez-vous, en se demandant un petit peu trop souvent quand même pourquoi tant de gens qui pourraient passer leur chemin ou se mordre la langue veulent me rendre le voyage moins agréable : la vie avec son long cortège de malheurs qui incombent à tout un chacun ou presque de façon naturelle y pourvoit déjà assez comme ça... (j'ai croisé, pas plus tard qu'hier, une femme qui s'était cassé un ongle, ça avait l'air vraiment grave, plus qu'elle ne pouvait le supporter, je savais qu'il était inutile de la faire relativiser en lui montrant les malheurs plus grands du monde, c'est pour cette chose là qu'elle avait besoin de consolation, pas une autre).
Ma conclusion, transitoire ou définitive, sur les questions est que l'autre interroge (voire torture) parce qu'il n'a pas le courage de mettre à sac sa propre intériorité pour y trouver les vraies réponses, mais chuuut, si je me mets à affirmer des trucs pareils, je vais être mûre pour l'île déserte (qui d'ailleurs ne sera plus déserte puisque j'y serai) et comme je suis incapable de faire les bagages nécessairement spartiates pour pareil endroit, j'userai donc de prétérition. Bref, faites donc comme si je n'avais rien dit (j'écris à voix haute et inintelligible, sourire), si ça se trouve et qui plus est, dans six mois, six ans ou six cent ans j'aurais changé d'avis sur la question...
Et puisque j'ai parlé pour ne rien dire, je retourne métamorphoser ce qui pourrait bien être la représentation de mon inspiration si l'art est érotique mais je n'en sais rien, je suis du genre à zigouiller le minotaure, pas à me le taper, c'est vous dire si j'ai du commun avec Picasso ! SOURIRE.
Et tandis que j'ouvrageais à apprivoiser l'inspiration ce matin, je me faisais matraquer photographiquement et ici comme on ose presque tout, le photographe a dit : "Oh, Marie pleine de grâce, feutrez pour nous" !